La salle de la Convention.

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Il fallut tout d’abord débarrasser le plancher de la scène, des loges et des gradins qui l’encombraient, ce qui amena finalement le sol près de huit mètres en-dessous du niveau de la cour des Suisses. Pour éviter l’aménagement de la salle d’assemblée dans cette véritable fosse, il fut nécessaire d’y disposer de larges blocs de maçonnerie dans lesquels des pilotis furent enfoncés. Sur ces derniers devait reposer le nouveau plancher au niveau de l’ancienne chapelle. Ainsi, toutes les salles de l’aile nord du château se seraient succédé au niveau de l’entresol, depuis le premier palier du grand escalier jusqu’au pavillon de Marsan. Au début du mois d’octobre, la démolition intérieure de la salle était presque terminée, les blocs de maçonnerie mis en place, et deux pilotis déjà élevés. Par ailleurs, six à sept cents pièces de bois neuf avaient été rassemblés dans le jardin du château, dont cinquante étaient travaillées pour la construction de la nouvelle charpente. Les matériaux susceptibles de ré-emploi avaient été rangés ; ceux dont la valeur était encore à déterminer encombraient la place de la Réunion. Les vieux bois devenus inutiles étaient vendus à des particuliers, la somme provenant de l’opération devant être déduite de 300.000 livres mis à la disposition de Roland.

Malgré tout cela, le projet de Vignon n’allait pas tarder à se heurter à de nombreuses difficultés. Dès le 22 septembre, Perrard et Allais, que l’architecte avait quitté une semaine plus tôt, avaient présenté à leur tour un projet de salle à construire pour les séances de l’Assemblée, adoptant une architecture assez proche de celle de la salle du Manège. Roland rassembla de nouveau Heurtier, Boullée et l’abbé Bossu, à qui se joignirent Restout, le sculpteur Dupasquier et les architectes Brébion et Gisors, pour examiner ces nouveaux plans. Or, si la commission ainsi formée les rejeta, elle fit de même pour ceux de Vignon, à qui elle reprocha soudain des dépenses excessives et des démolitions dangereuses. L’architecte avait en effet prévu, pour que les gradins des représentants du peuple puissent adopter leur forme semi-elliptique, la destruction de plusieurs piliers de pierre et leur remplacement par des poteaux recevant à leur sommet des sablières, sur lesquelles auraient été assemblées des jambes de force pour soutenir le comble. Les travaux furent subitement suspendus.

La Convention n’était pas convaincue. Elle ordonna aux architectes Aubert et Garrez de mener une enquête en révisant les plans de Vignon, plans qui leur donnèrent entière satisfaction, l’architecte leur faisant par ailleurs la description la plus complète de son projet. Il n’y avait donc pas lieu de l’évincer comme la commission réunie par Roland voulait le faire. Après avoir obtenu le remplacement des jambes de bois par des poteaux à plomb, Aubert et Garrez conclurent dans leur enquête : « Le ministre de l’Intérieur a donc été trompé par ceux qui lui ont persuadé que la suppression de ces piliers était impossible, puisqu’il est évident que le comble, supporté par des poteaux substitués aux piliers, n’a aucune poussée sur les murs de face, qui en sont tellement déchargés qu’ils pourraient être démolis sans occasionner la chute du comble. Il n’y a donc aucun danger, nous l’attestons, à supprimer ces piliers, en y substituant les poteaux indiqués ».

Mais cela ne suffisait pas à convaincre les adversaires de Vignon, particulièrement Roland lui-même. Le ministre dénonça de nouveau le danger présenté selon lui par la disparition des piliers de la salle. Un autre architecte avait en effet attiré son attention, qui faisait partie de la commission nommée pour examiner les projets de Vignon, Perrard et Allais : Jacques-Pierre Gisors.

Tout comme Vignon, Gisors avait élaboré un projet de salle pour les séances de l’Assemblée. Le local qu’il prévoyait ne formait pas, comme dans les plans de son rival, une semi-ellipse, mais un parallélogramme de 41,58 mètres de long, 14,80 de large et 19,80 de haut, situé, non au niveau de l’entresol, mais à 1,65 mètres au-dessus du sol de la cour, et éclairé par un grand jour en lanterne pris dans le comble au centre du plafond et dix croisées en forme d’arcades, ouvertes sur la cour et le jardin. Les gradins, en revanche, devaient former une semi-ellipse d’un diamètre assez réduit et d’une faible élévation. Deux grandes arcades étaient prévues aux extrémités de la salle, dont le style général devait être imposant et dépouillé.

Le nombre de personnes pouvant être contenues dans cet ensemble était moins élevé que dans le projet de Vignon : sept cent quatre-vingt députés au lieu de huit cent trente, cent suppléants au lieu du double et soixante-quatre admis aux honneurs de la séance au lieu de cent. En revanche, l’effectif populaire restait le même, soit mille six cent soixante-dix personnes. Les députés devaient pénétrer dans la salle par la galerie située, au rez-de-chaussée, entre le pavillon central et celui du Théâtre, sous la terrasse du premier étage donnant sur le jardin, puis par deux larges entrées situées aux extrémités. Au peuple étaient réservés le grand escalier d’honneur et la traversée de l’ancienne chapelle. Ses tribunes, six grands amphithéâtres carrés, devaient être placés aux deux bouts de la salle ; deux rangs de tribunes supplémentaires à double étage étaient prévus entre les piliers de pierre qui auraient tous été conservés pour le soutien du comble. Les suppléants, entrés par des escaliers particuliers, devaient avoir leurs places dans les angles de la salle, derrière les gradins des députés dont ils restaient nettement séparés. Les admis aux honneurs de la séance, enfin, devaient s’installer dans quatre renfoncements aménagés derrière le président de l’Assemblée, dans l’intervalle des piliers conservés.

Le bureau du président devait être placé sur une estrade où l’on serait monté par deux rampes d’escalier. Deux autres rampes devaient permettre d’accéder à un corridor de dégagement faisant le tour de la salle. La tribune devait s’élever au-devant et en contrebas du bureau présidentiel, et les tables des secrétaires de chaque côté. En face, les gradins des députés devaient se composer de treize rangs de banquettes espacées de 81 centimètres de milieu en milieu.

Décidé à mettre Vignon définitivement hors de course, Roland désigna donc Gisors pour continuer les travaux. L’architecte présenta ses plans à Aubert et Garrez, qui les enthousiasmèrent. La largeur des issues, la sobriété de la décoration et la conservation des piliers furent particulièrement appréciés. Le 25 octobre, le député Lacoste vint louer le nouveau projet à la tribune de l’Assemblée, et le décret suivant fut finalement rendu : « La Convention nationale, après avoir ouï le rapport qui lui a été fait par son Comité d’inspection sur les difficultés qui se sont élevées relativement à l’exécution d’un projet présenté par l’architecte Vignon pour la construction d’une nouvelle salle destinée à la Convention nationale dans une partie des bâtiments des Tuileries ; considérant que le projet nécessite des démolitions importantes, que son exécution doit coûter plus de 300.000 livres maximum porté par le décret du 14 septembre dernier, que la nouvelle salle ne peut être prête à l’époque déterminée, que le projet de l’architecte Gisors présente plus d’avantages, lève toutes les difficultés ; que les moyens ont déterminé le ministre à le faire exécuter sous sa responsabilité ; décrète qu’elle adopte ce dernier projet ; que le ministre sera tenu de la prompte exécution ainsi que de dédommager l’architecte Vignon de ses peines et dépenses ».

Gisors triomphait. Le 2 novembre — lendemain du jour où Vignon avait initialement prévu de terminer la salle ! —, Roland prit l’entière responsabilité des travaux.

Dès ce moment se multiplièrent les contrats, dressés par l’inspecteur général des bâtiments de la République Heurtier. Le citoyen Leconte devint inspecteur des travaux, Dobilly fut vérificateur, Percier, Villiers, Mathieu-Ribot, Hurtault et Bienaimé, dessinateurs. Les marchés s’échelonnèrent sur plusieurs mois avec les nombreux entrepreneurs : les citoyens Lathuile, maçon, Pellagot, charpentier, Hersan, marbrier, Margue, tapissier, Le Marchand, menuisier, Dupasquier, sculpteur, Auvray, couvreur, Thians, peintre, Courbin, serrurier, Guerrier, vitrier, et bien d’autres. La veuve Gosselin fut chargée de l’allumage des réverbères destinés à éclairer la salle en construction pendant la nuit.